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3 juin 2026

Edgar

Adieu Edgard, je t’aimais bien…

Mourir, la belle affaire, mais vieillir, ô vieilli…

C’est peut-être, au bout du compte, ce qu’il t’aura manqué, ce qui est absent de ton œuvre, le côté brélien.

Tu viens donc de mourir.

A l’âge fort respectable de 104 ans.

Un exploit dont je ne t’envie pas, moi qui déjà me détestes alors que je m’apprête, péniblement, à franchir la barre des 84 ans.

En t’observant parfois, les machineries électroniquantes accordant cet insensé privilège de vivre le quotidien des personnalités hypermédiatisées, je m’étais convaincu que tu ambitionnais de battre le record établi par Jeanne Calment qui, elle, décéda voilà bientôt trente ans en la bonne ville d’Arles.

122 ans !

Il n’en t’en aura manqué que 18 pour faire mieux que l’Arlésienne.

Mais je te dois l’aveu que je n’ai aucune envie de prolonger jusqu’à l’an de grâce 2040 ma pitoyable existence, afin de faire aussi bien que toi.

Vieux, laid et con, point trop n’en faut.

 

Adieu, Edgar, je t’aimais bien.

Toi qui titillas depuis mes années post-adolescentes cette curiosité qui m’anime encore aujourd’hui.

Tu me fus de ces penseurs « intéressants », de ceux que je situais du côté senestre de la famille des intellectuels.

Et que donc je pris plaisir à fréquenter, à travers, et pour l’essentiel, mes innombrables lectures.

A tort ou à raison ?

Tu viens à peine de te figer pour toujours dans l’immobilité que je m’effare dès que je tente d’établir le décompte de celles et ceux qui affirment, des sanglots dans la voix, qu’elles et ils furent de ces émerveillables qui virent d’emblée en toi l’éveilleur de leurs médiocres et si lâches consciences.

(Même lorsqu’elles et ils n’ont jamais rien lu de toi, car c’est bien là un des étranges paradoxes de l’expression commune à une grand majorité des intellectuels français.)

Tant il est vrai que parmi tous ces croque la mort, ces scribouilleux d’éloges funéraires, il est peu de vraies liseuses et peu de vrais liseurs.

Rien d’autres que des parasites qui s’essaient à la reconnaissance en récupérant au plus près possible de ta dépouille les quelques citations leur assurant une place de choix au sein de leur société soumise au bon vouloir du grand désordre capitaliste.

L’homme qu’elles et ils ont le plus aimé, c’est bien toi.

J’ignore si cet amour inconditionnel a provoqué en toi, durant les dernières années de ta vie, ce sourire moqueur qui te caractérisait parfois.

Mourir, la belle affaire, mais vieillir, ô vieillir…

Tu as vieilli, durant tout ce temps déjà si long d’un siècle nouveau.

Tu t’es exprimé à peu près sur tous les grands problèmes qui concernent le devenir des sociétés humaines.

Dont les angoissantes questions que nous pose le réchauffement climatique.

Tu t’es exprimé sur la guerre en Ukraine.

Me laissant sur ma faim, tant dans ton analyse sur les causes réelles de cette guerre que sur les moyens d’y mettre un terme.

Avec en moi le désagréable sentiment que tu ignorais que cette guerre était peut-être autre chose qu’une conséquence des pratiques impérialistes conduites par une nation post-soviétique.

Mais bon, vieillir, ô vieillir, non ?

Tu fus quelqu’un d’intéressant.

Ce dont je te suis gré.

Moi qui survis dans une société, la franchouillarde, où tant de beaux esprits s’avèrent n’être que des gens inintéressants.

Si je fus né vingt ans plus tôt, nous eussions très certainement pu, durant les années où il ne fut d’autre devoir que de résister, nous reconnaître dans l’usage du mot Camarade.

Né vingt ans après toi, je n’eus d’autre possibilité, dans les années 1960, que de lire ce que tu publias sur ton histoire avec puis hors du PCF.

J’en garde un souvenir ambigu.

Mais il est vrai que les ruptures induisent toujours ces parts d’affabulation dans les récits que l’on peut en faire.

Je m’arrête ici.

Je te salue, Edgar.

 

 

 

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