13_mai_68

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le treize mai 1968.

Au terme du premier quart de mon existence.

L’innombrable foule bariolée.

Le flot ininterrompu qui s’écoula depuis la place de la République jusqu’à celle de Denfert-Rochereau.

Durant de longues heures, de très longues heures.

Jusqu’au crépuscule.

Des centaines de milliers de femmes et d’hommes.

En ce printemps d’alors de quoi rêvions-nous, nous qui étions la multitude ?

J’entends les jugements péremptoires que formulent les quelques valets qui persistent à ne voir dans ce mai de ma jeunesse que les bientôt moribonds désormais figés dans des postures infâmes.

Que n’importe.

Je ressens toujours sur ma peau, cinquante ans plus tard, la douce brûlure du soleil qui accompagna l’interminable défilé d’un peuple en ébullition.

J’entends les chants qui sont ceux de ce peuple-là.

Je m’enthousiasme aujourd’hui encore de la si belle joie qui illuminait les regards.

J’ai, ancrée en moi, la conviction que la vérité de mai 1968 – si tant qu’il soit nécessaire de l’affubler d’une vérité ce mois de mai-là – se dissimule dans les foules rassemblées, diverses mais fraternelles.

Ou s’essayant à l’être.

Découvrant, l’espace de quelques jours, l’immensité de son pouvoir.

Du pouvoir qui ne s’exerce pas.

Du pouvoir qui n’humilie pas.

Le 13 mai 1968, j’ai marché au milieu de cette foule-là.

Heureux de vivre ces instants-là.

Un bonheur lui aussi incommensurable.

Dont le souvenir vibre toujours en moi, en dépit des vilenies et des contre-vérités qui s’accumulent dans tant d’analyses prétendument historiques.

J’ai vécu ces journées exceptionnelles, celles où devant soi l’on découvre que le vieux monde vacille.

La peur qui change de camp.

La peur qui suinte des discours des Puissants.

Cette peur qui, quelques jours plus tard, conduira le Général aux bras si longs à chercher refuge et conseils auprès d’un autre Engalonné, comploteur émérite et tortionnaire patenté.

Un monde en bascule.

Mais qui, au bout du compte, retombera du côté des Puissants.

Tant il est vrai que du côté de ceux qui détenaient des pouvoirs subalternes, il fut inconcevable d’accorder à ce peuple le peu de confiance qu’il leur réclamait.

Mais qu’elle fut incandescente cette longue journée du 13 mai 1968.

Si longue, si chaleureuse, si fraternelle que je ne cesse plus de la chanter en ma mémoire.