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1

 

La Cétoine dorée.

Témoignage de sa vie sexuelle : une larve qui ressemble étrangement à celle du hanneton – larve que nous appelons lorsqu’il s’agit de l’insecte volant  « ver blanc », larve dont la présence dans la terre est honnie par le jardinier – alors que celle de la cétoine dorée lui est une aubaine. Celle-ci concourt en effet à transformer en humus tous les débris végétaux, jusqu’aux plus récalcitrants, tels les morceaux d’écorce.

Le Nemrod a emprisonné une larve utile dans un ancien pot de moutarde. Laquelle larve, prise de convulsions, semble exiger son retour à ses œuvres de salubrité potagère.

L’été agonise.

Température que le Nemrod qualifie de caniculaire.

Pas le moindre cumulo-nimbus à l’horizon.

Donc pas d’orage.

Donc pas de pluie.

Alors que la terre réclame son dû.

Mais l’été agonise bel et bien.

De subtiles, d’infimes modifications dans les lumières.

Une possible pastellisation.

Le silence des cigales.

Définitif.

Ont-elles, à l’instar de la cétoine, accompli leurs travaux de reproduction indispensables à la survie de leur espèce ?

Il serait (paraît-il) nécessaire d’attendre plusieurs années pour apprécier les résultats des copulations perpétrées par papa et maman cigales sur les branches des arbres qui m’entourent. Tilleuls, pins parasols, arbousiers, épicéas, châtaigniers et autres frênes.

La maman cigale ne se maquille pas. Nul besoin d’artifices pour séduire papa cigale. Alors que Foutriquet 1° a recours aux services d’une officiante diplômée (rétribuée sur les deniers publics) afin d’enjoliver ses apparences lorsqu’il paraît en public. Un public constitué en sa fraction majoritaire de veaux et de moutons.

En dépit des apparences, la cigale porte des valeurs démocratiques bien plus élevées que celles qui sont l’apanage du Monarque qui règne sur les veaux et les moutons.

 

 

 

 

2

 

C’est un quadrupède génétiquement modifié, afin que le chasseur chassât sans jamais manquer de proies...

Le chasseur dont les ancêtres avaient autrefois éliminé toutes les espèces supposées lui faire concurrence.

Lui seul, désormais, dispose du pouvoir de réguler le nombre des animaux si peu sauvages et n’appartenant pas à la famille des prédateurs.

Dont ce sanglier, aux apparences si féroces, mais qui n’est rien d’autre qu’un cochon sauvage dont les bauges ne se dissimulent même pas entre buissons et sentiers qui composent des contre-points à ma Montagne Magique.

Le chasseur/prédateur du cochon sauvage abusivement appelé « sanglier » est accompagné au cours de ses traques essentiellement dominicales d’animaux qu’autrefois nos aïeux incluaient dans la famille des canidés. Soit donc des chiens. Des chiens dits de chasse. Transformés, depuis peu, en robots. Dotés, eux aussi, et à l’instar de l’animal humain, de machineries électroniquantes censées les maintenir en relation constante avec leur « maître », ce chasseur/prédateur mu par sa farouche volonté de nourrir sa marmaille et ses proches d’une daube de cochon sauvage mitonnée par sa servante. Laquelle n’est rien d’autre que son épouse, dont j’ai pu vérifier qu’elle maîtrisait parfois l’art subtil de la confection du pâté qui associe les chairs du cochon sauvage et le gras du cochon domestique. Un pâté qui se tartine sur d’épaisses tranches d’un pain de campagne (alors que ce pain est fabriqué industriellement dans une usine érigée voici peu à la périphérie de la ville toute proche).  Un pâté qui se déguste lors d’agapes conviviales qui rassemblent la compagnie des chasseurs du cru, nonagénaires bedonnants et bredouillants qui, parfois, s’exterminent incidemment au creux d’un vallon ombragé.

Cochons sauvages mâles et femelles copulent tant et plus. Leur totale ignorance des méthodes contraceptives les plus rudimentaires adjointes à leur fertilité débordante sont la cause d’une démographie galopante et d’une surpopulation de l’espèce. Démographie débordante qui peut être comparée à la démographie déclinante des populations de chasseurs cacochymes enclins non seulement à s’exterminer incidemment mais aussi à succomber aux AVC, cancers, diabètes, et autres infarctus, mais encore, lorsque le destin ne se montre pas trop cruel, à s’éteindre, sans même en prendre conscience, au beau milieu qui fut, il y a bien longtemps, le théâtre des furtives étreintes auxquelles se résignaient leurs servantes.

Il est grand temps que s’en revienne le Grand Méchant Loup. Il est grand temps que cet autre canidé, sauvage et libre celui-là, reprenne possession des territoires adjacents à ma Montagne Magique afin de croquer le trop plein de ces cochons sauvages qui ont non seulement l’outrecuidance de se sustenter entre vignes et champs de maïs mais aussi de dévaster le charmant petit potager que mon amie Maryse entretient avec amour.

N’en déplaise, bien entendu, à l’ancien éleveur de brebis dont les habitants du Larzac ont oublié le nom.

 

 

3

 

Une guerre impitoyable.

Celle qui oppose le frelon indigène et le frelon asiatique. Pour la conquête des richesses que recèlent les territoires qui environnent la Montagne Magique.

(En cette saison quasi automnale : les figues.)

(Pour la conquête d’autres territoires, ce qui relève de l’hypothèse, je n’ai ni le temps ni l’envie de me transporter dans de proches ailleurs afin d’en vérifier le bienfondé.)

L’asiatique vaincra-t-il l’indigène a priori plus petit, donc plus faible ?

Quoiqu’il en soit, la bière additionnée de grenadine leur est fatale. A l’un comme à l’autre. Qui oublient leurs querelles pour se précipiter dans les récipients dès que le Nemrod les a remplis du nectar à la fois sucré et alcoolisé. Un piège infernal.

L’asiatique et l’indigène se précipitent par le goulot inversé et se gavent de cette boisson dont les arômes les attirèrent.

L’asiatique et l’indigène s’enivrent.

Lorsque, repus, ils tentent de prendre leur envol, ils s’avèrent, l’un aussi bien que l’autre, incapables de trouver l’issue salvatrice.

Ils battent des ailes.

Ils s’épuisent.

Ils meurent.

Indigène aussi bien qu’asiatique.

Leurs cadavres s’ajoutent à des d’autres cadavres.

Tous « cadavére ».

Je ne décompte pas.

Je nourris le compost de cet amalgame malodorant.

Puis, suivant les indications du Nemrod, je renouvelle le mélange mortifère, selon des dosages très précis qui résultent d’une longue et patiente observation.

Il m’advient parfois de m’imaginer disposer du pouvoir d’attirer dans une machinerie plus complexe Donald et Kim et d’assister, béat, ravi, à leur ultime ballet nautique, dans le liquide carmin au profond duquel ils finiraient par rendre l’âme, cette qu’ils n’ont jamais eue (mais que d’autres, inconscients ou irresponsables, leur avaient prêtée).

 

 

4

 

Ce fut peut-être une conversation nocturne.

Entre un pierrot gazouillant et une chouette hulotte.

Mais sans que le rossignol fût présent.

Autant dire, un dialogue de sourds entre deux volatiles familiers des faux-semblants.

Le gazouillant pierrot avait autrefois chanté les heures glorieuses qui ponctuèrent le règne du Busard. Lequel Busard dévorait tout cru les représentants de la gente ailée empressés, trop empressés, de s’installer sur le trône qu’il avait conquis de haute lutte face à un vautour décati.

Pour le plus grand malheur du gazouillant pierrot, le règne du Busard s’acheva de manière impromptue au crépuscule d’un dimanche d’octobre.

Le gazouillant pierrot s’essaya à chanter « De profundis clamavi ad te, Domine ».

Mais sa voix de fausset ne parvint à émouvoir ni le préfet ni l’évêque.

Il n’obtint alors qu’une maigre et donc insuffisante pitance.

Nécessité lui fut donc imposée de s’envoler vers d’autres branchages, moins fournis ceux-là que les luxuriantes frondaisons que lui avait concocté durant tant d’années le Busard.

En son nouveau refuge, il composa quelques trilles censées moquer la tourterelle que le Busard, oiseau moqueur, avait installée sur une branche morte.

Las, la tourterelle ignora ses insipides et si peu féministes saillies.

Vexé, il jeta alors son dévolu sur un perroquet finissant, à ce point déplumé qu’il était difficile – et voire même impossible – de déceler en son terne plumage quelques-uns des coloris qui auraient accrédité une quelconque appartenance à la famille des jaurèssiens.

Lorsque survint le coquelet hâbleur et sa cour de jeunes poulardes, le gazouillant pierrot composa illico un hymne à la gloire de l’ambitieux volatile (de basse-cour) dont les borborygmes laissaient indifférents tous ceux qui dans les contrées languedociennes manifestaient un attachement viscéral aux idées du vieux maître de Carmaux.

Depuis lors, et de concert, ils jacassent.

Le gazouillant pierrot enregistre puis reproduit sur du papier non recyclé les viles pensées du coquelet hâbleur nourri au maïs concassé tout en s’essayant de récupérer le peu des chairs faisandées qui pendent des ossements du Busard.

 

 

5

 

 

C’est un berger.

Un berger qui n’entend ni ne parle la langue de Schiller.

Un berger qui n’aboie pas dans la langue des teutons.

Un berger qui n’aboie dans aucune langue.

Pas même la française.

Mais un berger qui sut tout de même se faire comprendre par ma petite-fille qui, elle, maîtrise déjà cette dernière langue.

Que se racontèrent-ils durant la semaine au cours de laquelle ils se fréquentèrent, là, si près de la Montagne Magique où de conséquentes populations de mouflons ne laissent percevoir aucune nostalgie de la patrie de leurs lointains ancêtres et n’entendent strictement rien à leur langue ?

Le berger (qui n’a donc rien d’allemand) et la petite fille vécurent une bien belle semaine de connivences, de secrets partagés, tout un temps ponctué par les anecdotes racontées à voix basse au creux de l’oreille du berger par la si bavarde petite fille.

Ce matin, le berger qui n’a rien d’allemand est rendu à sa solitude.

Ce matin est celui de la rentrée.

La rentrée scolaire.

L’école.

Maître, bureau, tableau noir et cartable.

Les odeurs de l’autrefois, peut-être, qui aggloméraient les poussières des craies multicolores aux vapeurs de l’encre violette.

La petite fille, ce matin-même, a quitté quelques-uns des territoires de son enfance.

De sa fastueuse, de sa lumineuse enfance.

Ce matin, elle s’est installée à la frontière d’un autre monde, un monde plus rigoureux qui anticipe déjà sur celui des adultes.

Dans une classe où elle apprendra à lire, à écrire, à compter, où il lui sera fait obligation d’observer le monde vivant, non pas en fonction de ses rêves, mais selon des réalités dites scientifiques.

Ce matin, sans qu’elle en ait été consciente, c’est d’une part de sa liberté dont elle fut dans l’obligation de se défaire.

Pour commencer, à tous petits pas, à s’introduire dans le monde des adultes.

Le berger qui n’a rien d’allemand m’observe en ces instants où je libelle ces quelques phrases.

A-t-il compris, lui qui n’exige rien, que l’adulte accompli s’arroge l’exorbitant privilège de détruire l’enfance et de façonner le petit être encore illuminé de tous ses rêves selon des règles autant impérieuses qu’immuables.

Puisse-t-elle, la petite fille, préserver dans un recoin de sa mémoire, le souvenir des journées de partage en la compagnie d’un berger qui n’a rien d’allemand.

Puisse-t-elle, lorsque cela lui sera nécessaire, exhumer de cette mémoire qui demain sera celle d’une adolescente et après-demain celle d’une femme accomplie les fulgurantes traces qui résultèrent d’une contemplation passionnée de la merveilleuse nature qui relie la Montagne Magique à la si lointaine Balagne.

 

 

6

 

Oui, le mouflon.

Le « mufrone ».

Un exilé installé à demeure sur les contreforts de la Montagne Magique.

Au terme d’une migration en deux temps, du moins si j’en crois les thèses officielles.

Comme tant d’autres migrations.

De l’Île vers le continent, du sud vers le nord.

L’illusion, peut-être, de mieux vivre sur ces contreforts que du côté de Bavella.

Encore qu’aucun des passeurs qui l’entraînèrent dans son exil ne sollicita son avis.

Il fut embarqué en compagnie de quelques congénères sur l’un des navires destinés à assurer la continuité territoriale.

Les passeurs, écologistes avant l’heure, le transportèrent jusqu’aux confins de l’univers alpin.

Toujours en la compagnie de ses congénères.

Des papas et des mamans mouflons qui sacrifièrent aux rituels, ceux qui prévalaient et qui prévalent encore en ce monde que l’on dit sauvage.

Naquirent de nombreux muvrini qui, à leur tour, prospérèrent loin de l’Île dont l’existence leur resta inconnue.

Qui générèrent des multitudes de muvrini.

Tant et si bien que d’autres passeurs, écologistes convaincus, offrirent un nouveau territoire à quelques papas et mamans mouflons.

Les contreforts de la Montagne Magique.

Où prospèrent désormais ces nouvelles générations des arrières petits-enfants des premiers exilés.

Qui n’eurent ici d’autres ennemis que de virulents et sanguinaires Nemrod toutefois contrôlés par des agents des eaux et forêts, lesquels agents furent placés devant l’obligation, une fois l’an, de décompter les populations du paisible mais prolifique mammifère.

Un loup, paraît-il venu d’Ibérie, aurait pris depuis peu ses campements là où les Nemrod refusaient jusqu’alors toute présence d’un quelconque prédateur quadrupède.

En ces campagnes reculées, d’antiques légendes s’extirpent des mémoires d’indigènes dont les aïeux préférèrent, voilà septante et quelques années, la fréquentation des amis du vieux maréchal à l’engagement dans le maquis. A quelques exceptions près. Qualifiées, celles-là, de terroristes par les milichiens et les médiatouilleux d’alors.

Des temps reculés, c’est vrai, lorsque le mouflon ignorait que sa destinée s’écrirait, au-delà de la Corse, sur les contreforts de la Montagne Magique dont il est devenu désormais l’emblème.

S’en vient sa saison des amours.

Je garde un souvenir émerveillé d’une rencontre inopinée, imprévisible, au détour d’un sentier, sous deux ou trois hêtres rabougris, lors d’une randonnée dominicale : papa et maman mouflons se livrant à cette joute amoureuse qui assure à l’espèce la continuité dont je souhaite ardemment qu’elle n’ait pas à subir la folie des Nemrod.

 

 

7

 

 

La route longe le fleuve assoupi.

Un camion. Dont je traduis le slogan qui semble interpréter la raison sociale : « Qui loue tout ne loue rien ».

Le fleuve aux colères tumultueuses. Lorsqu’il s’engorge jusqu’à plus soif des eaux déversées sur les collines dites cévenoles. Donc en automne. Si les phénomènes météorologiques daignent respecter les saisons indiquées sur les calendriers grégoriens. Ce qui est parfois le moindre de leurs soucis.

La truite, du moins je le suppose, s’accommode mal de ces temps de furies incontrôlées. Point de refuge pour elle. Face au déferlement des eaux boueuses qui emportent les arbres jusques aux plus solidement arrimées aux berges du fleuve.

J’insiste : il s’agit bel et bien d’un fleuve. Un fleuve dit côtier. Une course de quelques dizaines de kilomètres depuis les sommets des monts d’Orb jusqu’à l’enlisement dans la Méditerranée. L’apaisement final. La dilution.

M’est-il autorisé d’imaginer qu’en ces jours de tourmentes, la truite se laisse emporter jusqu’à la mer où elle trouve un asile provisoire et peu conforme à son mode de vie ancestral, quitte à remonter vers son amont familier dès que le calme s’en revient ?

Lamentations stériles : la truite ne m’intéresse que cuite à feu doux et agrémentée d’un beurre blanc légèrement citronné.

Le fleuve (côtier) traverse plus qu’il ne l’irrigue la ville engourdie.

La ville qui raconte ses opulences passées, qui met en scène une bourgeoisie moribonde, héritière désargentée des entrepreneurs d’un autrefois que quelques histrions du cru s’évertuent à magnifier.

La lèpre.

Les rues sinistres d’un vieux quartier délabré.

De rares et fantomatiques habitants qui ont outrepassé le stade de la pauvreté.

Toutes générations confondues.

Le stade quasiment ultime de la modernité, une anticipation de ce qu’il adviendra partout, soit donc le retour vers le siècle d’avant-hier, celui au cours duquel l’enfant « finissait en débutant », lorsque « les douze mois s’appelaient décembre ».

Ici, dans ces rues où se perçoit l’imminence de l’anéantissement, je comprends mieux pourquoi, derrière le culte et ses onctuosités, derrière les louanges, tant de solférinistes n’auront eu de cesse, au cours des trente dernières années, d’assassiner cent mille fois Jaurès.

 

 

8

 

 

Plus que le délabrement, la ruine, telle qu’elle s’annonçait déjà voilà vingt-cinq ans, quand je résidais encore sur les rives du fleuve (côtier).

Là où l’amputation eut été nécessaire.

Là où il aurait été judicieux d’introduire un peu de beauté et de lumière.

Là où s’essoufflent aujourd’hui celles et ceux qu’une société indigne et barbare refuse de protéger et contraint donc à un exil intérieur qui est la négation de l’humanisme.

J’ai traversé les quelques ruelles étroites, sombres et insalubres afin de rendre visite à Henri Cueco.

Puisqu’il existe une « Maison des Arts » en cette cité déshéritée.

Et qu’en cette Maison est présentée une rétrospective de l’œuvre d’Henri Cueco.

Henri est décédé voilà un ou deux ans (ma mémoire m’est infidèle, mais je m’interdis d’interroger la machinerie électroniquante, laquelle me fournirait en quelques secondes, si je la sollicitais, une réponse aussi précise que circonstanciée).

J’écris « Henri », bien que notre rencontre la plus récente remontât aux années soixante-dix de l’autre siècle.

J’écris « Henri » en raison de certaines quoique communes appartenances et à une proximité géographique.

De Montreuil à Bagnolet.

Bagnolet où travaillaient alors quelques « Malassis ».

Des « Malassis » que j’eus volontiers exposés à Montreuil, en cette galerie municipale où un puissant potentat communiste avait intronisé dans les fonctions de « directrice » une valeureuse camarade (elle-même compagne d’un autre potentat communiste) qui ne cessa jamais de se réclamer du soutien de son protecteur.

En conséquence de quoi, les « Malassis » ne parcoururent jamais les quelques hectomètres qui séparent, aujourd’hui encore, les deux cités banlieusardes.

Mais j’eus le bonheur de fréquenter le créateur qui jonglait avec les formes et les couleurs, qui assemblait les mots avec une rare gourmandise.

Quelques années plus tard, c’est à Dammarie-les-Lys que nous nous retrouvâmes.

Henri, qui n’était plus si « Malassis » que cela, avait remporté ce qui était un concours initié (me semble-t-il) par le ministère de la culture.

Le concours du « Un pour cent » que je résume à ma façon : 1% du coût de la construction d’un équipement public destiné au financement de la réalisation d’une œuvre d’art intégrée à cet équipement.

En l’occurrence, et pour ce qui concerne Dammarie-les-Lys (où j’officiais alors), un collège érigé à proximité d’une ZUP.

Henri avait choisi de représenter Rimbaud, le rebelle susceptible de « parler » à des adolescents et voie d’égarement et de déstructuration.

Il fut question, lors de l’une de nos conversations, du poème « Voyelles ».

Le projet resta lettres mortes.

(Quarante-cinq ans plus tard, l’ami Claude Bartoli conféra à la mise en images du dit poème une touche singulière !)

La rétrospective que j’ai visitée reflète une œuvre attachante.

Humaine.

Combative.

Chaleureuse.

Généreuse.

Les meutes de chiens ne dissimulent pas une humanité qui se révèle à l’observateur attentif, au promeneur qui prend le temps de leur accorder un peu de son attention, de déceler derrière les formes et ce qu’elles paraissent suggérer les parentés d’une histoire commune dont les plus cruels protagonistes ne furent et ne sont toujours pas les canidés.

 

 

9

 

 

Le vol d’un rapace en direction de la chapelle érigée sur un promontoire.

Saint Michel, foutre dieu.

A peine bousculé par le vent, l’oiseau observe un territoire qui englobe la vallée où le fleuve (côtier) scrute, lui, le ciel à travers les reflets que celui-ci lui concède.

Rien de cévenol qui soit en mesure de lui conférer, en une ou deux heures, la fureur tumultueuse que génèrent les épisodes dont raffolent, allez savoir pourquoi, les météorologistes.

Le vent n’est point grec.

Le vent a l’accent pointu.

La girouette s’oriente au nord, à quelques variantes près.

Elle s’interdit l’inversion qui me signifierait la possible irruption de l’orage, lequel orage m’éviterait les fastidieuses séances d’arrosage d’un potager qui pressent, lui, l’imminence de l’automne.

Un lent mais perceptible dépérissement qui affecte aussi bien les pieds de tomates que les haricots verts.

(Seules les aubergines continuent à proliférer, incitant à la confection d’un caviar délicieusement aillé.)

Courges et potirons prospèrent.

Le rapace scrute, je n’en doute pas, chacun des recoins des potagers, des vignes, des vergers et des champs de maïs, là où serait susceptible de ramper ou de courir la proie dont il ferait, sans coup férir, sa proie.

Parmi les châtaigniers, quelques corbeaux se disputent une charogne.

(Au pays d’Ardenne, leur nom d’usage est « corpia ». C’est sur la Roche aux Corpias que me furent enseignés les rudiments de l’escalade. En un temps où le socialiste Guy Mollet s’apprêtait à expédier en Algérie quelques dizaines de milliers de jeunes français chargés de soumettre des insoumis.)

J’étudie les cartes météorologiques.

Afin de découvrir ce que me réservera le ciel de Balagne au cours des deux dernières semaines de septembre.

Le ciel de Balagne que sillonnent les milans royaux.

D’autres rapaces.

D’une autre culture.

S’exprimant dans une autre langue.

 

 

10

 

D’insignifiantes nuées.

Point de providence.

A peine quelques gouttes d’une pluie incapable de réveiller cèpes et girolles.

Une parcimonie dont ne profitèrent ni les choux ni les salades repiqués en début de semaine dernière.

Le regard narquois de la rainette qui a élu domicile aux abords de la mare artificielle conçue par le Nemrod.

Une rainette qui n’avait pas daigné se montrer à ma petite fille.

Point de larmes de crocodiles.

Le Bergé est mort.

Le Bergé ne me laisse aucun regret.

Cet adorateur du Veau d’Or porta, lui aussi, des causes funestes à la cause qu’il feignit défendre.

Celle su socialisme.

Dont il fut, à sa manière, le pourfendeur.

En la compagnie des spadassins qui peuplaient les soupentes des demeures bourgeoises, celles où la bonne et belle société détricotait une à une les mailles des parures tissées autrefois par les peuplades ouvrières.

Le Bergé est salué par les siens.

Dont la Jofrinette et ses plumitifs à ce point serviles qu’il me semble entendre crisser les ossements de Jean-Paul-Sartre.