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Mardi 21 juin

 

L’été. Le vrai. Qui se fête musicalement. Sur la place de Belgudé. Au café de la Paix. Là où deux jeunes musiciens installaient ce matin le peu de leur matériel technique et accordaient leurs guitares (sans toutefois m’accorder ne serait-ce qu’une très vague idée de leur répertoire). Mes deux petits noirs matutinaux. Accompagnés de Canistrelli Casanova (Olmi-Capella), le boulanger du bourg n’officiant pas le mardi, me privant ainsi de ses viennoiseries et de ses délicieux gâteaux à la farine de châtaigne. Stéphane, grande prêtresse des lieux, toujours aussi avenante et discrète, concéda l’autorisation d’une installation sous la tête de maure.

Café de la Paix. Une dénomination qui, en raison même de la culture qui me fut inculquée, est pour moi porteuse de sens. En terre d’Ardenne, à Charleville, le café de la Paix était celui que fréquentaient les gens de gauche (j’use du passé puisque j’ignore si ce café existe toujours, avec sa grande arrière-salle et ses nombreux billards, sport singulier auquel je fus initié vers l’âge de quinze ans, mais dont la technique me rebuta tant et si bien que j’en abandonnai très vite la pratique, lui préférant les discussions enflammées tout autant qu’enfumées que consommaient des jeunes gens décomptant les jours précédant une possible traversée de la Méditerranée.) La Paix. Jaurès bien évidemment. Qu’il n’était point nécessaire de nommer. Jaurès pourtant bien présent dans les mémoires.

NB/ Les Ardennes ne furent pas affectées par la Grande Guerre. Du moins militairement, la ligne de front se situant plus au sud, du côté de la Marne. Mais les armées du Kaiser s’y livrèrent au pillage, à la réquisition, usant de méthodes coercitives et efficaces afin de contraindre les récalcitrants à se débarrasser en leur faveur de l’essentiel tout autant que du superflu (des méthodes qui déjà anticipaient sur celles qui prévalurent ensuite de mai 1940 à août 1944).

Donc le café de la Paix. A Belgudé. En Balagne. Un choix personnel et politique. La tête de Maure me signifie d’autres options partisanes. Mais le mot « Paix » résonne en moi, avec toutes les connotations de mon autrefois. On use de la langue corse autour des tables installées sous le drapeau avec la dite tête. On use de la langue corse, mais on introduit bien souvent dans les échanges des mots et même des lambeaux de phrases dans la langue du colonisateur. Comme si la langue corse ne suffisait pas, comme si des compléments et des substituts lui étaient nécessaires. Ces échanges laissent transparaître de temps à autre une violence verbale susceptible, tel est mon ressenti, de déborder sur d’autres formes, physiques celles-là. Le café ramène-t-il de lui-même la Paix ?

Première sieste dans la proximité de Jules, le fils de ma fille, donc mon petit-fils. A peine plus d’un an. Conscient de ma présence. M’observant à travers les mailles de la moustiquaire. Babillant. Puis attendant de moi une réponse. Gigotant. Enroulant puis déroulant son doudou. Fatigué mais faisant preuve d’une belle résistance, peut-être afin de mesurer ses capacités à celles de l’aïeul. Babillant encore. Chantonnant. Puis se taisant dès que j’entrepris de fredonner les premières mesures du P’tit Quinquin. Je suis fier de moi : Jules, le premier, sombra dans le sommeil. Et à l’heure où sont écrites ces lignes, Jules dort toujours.

Aucun regret. Le Morse Taquineur de ce jour ne méritait rien de plus qu’une ultra rapide feuilletaison. L’actualité insulaire n’offrait-elle aucun sujet digne d’être traité ? Je l’ignore. Quoiqu’il en soit, les plumitifs tapissiers n’ont scribouillé que sur des sujets accessoires. Du remplissage accompagné de nombreux reflets quadricomiques de personnages sans aucun doute très importants mais dont j’oublie les noms à peine les ai-je lus. Beaucoup de reflets. Qui confèrent à Morse Taquin un côté « illustré ». Tout particulièrement dans les pages qui concentrent les menues et insipides informations locales. La Balagne n’a droit qu’à une seule page. Soit donc quasiment rien. Puisque cette page accumule en priorité les petites annonces, la météo du jour et la litanie (parfois très longue) des informations dites utiles. Vous enlevez le cliché quadricomique publié en règle générale sur trois colonnes et il vous reste un texte (la plupart du temps fort mal écrit) qui se lit en une ou deux minutes et dont le souvenir s’évapore instantanément.

Marco Biancarelli voyagea en Irlande. L’Irlande dont il me sembla qu’il avait fait le sujet central de sa chronique dans l’édition de juin de « In Corsica ». Qui ne le fut peut-être pas. Une chronique que j’ai tenté de lire dans sa version en langue corse. « Une ultimu viaghju in Irlanda ùn fù micca esattamenti ciò ch’iddu du via essa ». Privé de mon dictionnaire bilingue (resté sur le continent), j’ai tenté tout de même de mener à bien une traduction « ressentie » (technique qui me fut enseignée par Bernard Noël un jour qu’il évoquait je ne sais plus quel poète marocain dont il avait été le « traducteur ».) Mais mon « ressenti » me joua de bien mauvais tours. « In Corsica » offre en effet la vraie, l’authentique traduction de la chronique de Marco Biancarelli. Mes errements, mes égarements me renvoient à mon incapacité à m’introduire dans une langue qui n’est pas mienne, dont certes la musicalité me parle, mais dont le sens bien trop souvent m’échappe.

Le Vieux Sage, lui, s’est exprimé en langue française. J’hésite toujours à commenter son propos. Trop jeune encore pour me confronter au Vieux Sage ?

Mon regard croise les deux regards de Popaul. Un peu plus délavés. Plus par le soleil que par la pluie. Deux regards qui me narguent. Qui semblent me dire : « Ton mépris nous indiffère. Nous te survivrons. Nous sommes la Corse à la franchouillarde éternité ! »

 

 

 

 

Mercredi 22 juin

 

Vingt-deux joints. De quoi me rendre supportables les regards jumeaux de Popaul.

Alors que, je le certifie, l’été s’installe. Transpiraisons dès que je me hasarde à effectuer un effort. Effort qui jamais n’est conséquent. Des gestes simples que l’on dit du quotidien. Si anodins si je les compare à ceux qu’accomplit Jean-François dans la réalisation d’une pergola dont la famille B lui passa commande et qu’il est dans l’obligation de mener à son terme avant le deux juillet. Scier le métal. Souder. Assembler. Alors que l’assistance des deux STO ne relève que de l’aléatoire, voire même du superficiel. Jean-François qui pas plus tard qu’hier après-midi reçut la visite d’un client potentiel intéressé par les superbes coureaux qu’il fabrique lorsqu’il n’est pas accaparé par le montage d’une pergola ou la réalisation d’un portail métallique. Donc la pergola des B. Les B dont la bâtisse s’apparente à une vigie. Dressée à l’entrée du Village. D’où il est possible d’observer l’irruption des intrus, lesquels se font rares (hormis les chinois, bien entendu). Je peine à imaginer à quoi peu bien ressembler une pergola. Une case ? Une hutte ? Un abri sommaire ? Une bâtisse à l’abri de laquelle se protéger des rayons du soleil, rayons dont les ardeurs, à l’heure où je m’extrais de ma sieste, me contraignent à m’enclore derrière les épaisses murailles du salon. Alors que Rhinossoti et ses confrères interprètent dans le ciel le ballet dont les échos sonores me parviennent via la multiplication des « tchitchi ». (Des tchitchi parfois couverts par les conversations qu’entretiennent P’tit Bout et Jules, son frère, lequel se transfère d’une pièce à l’autre sur un mode reptilien, celui que les médicastres affirment qu’il prélude aux premiers pas de l’hominien.)

J’ai droit à une relation exclusive avec les rares moustiques qui se dissimulent sournoisement entre le salon et les chambres. Couvert de pustules rouge sang. Pustules que je gratouille, que je recouvre toutes les deux heures d’une pommade mise au point par une certaine Marie-Rose. (Monsieur Jules effectue le repérage des nombreuses prises électriques, curieux objets à l’intérieur desquels l’introduction d’un ou deux doigts s’apparente à un jeu. Jeu qu’interdit Mère Grand - que personne n’ose appeler Mamy Nova- et qui a fixé sur chacune des prises de conséquentes couches de papier collant, à défaut d’avoir fait l’acquisition dans l’une ou l’autre des boutiques spécialisées d’Isula Rossa les menus objets en matière plastique destinés à obturer les trous électifiants.) Donc intense campagne de démoustification. Afin de me prémunir contre les agressions des tigres ailés et d’en protéger (accessoirement) P’tit Bout et Jules. Une guerre sans merci contre le chikungugya et toutes ses variantes. Les cadavres des assaillants s’entassent dans le recoin d’une fenêtre. Mes pustules déforment mes mains et mes avant-bras. Mon sang impur sèche au cœur des sillons.

La Licciola. Aux alentours de dix heures. Ce matin, bien évidemment. Le café offert par Lucien. Toujours cette tranquillité, cette apparente placidité, ce détachement qui dissimulent peut-être les tourments. Dont il ne m’appartient pas dé définir les éventuels contours. Entretenir le flou. Tenir à distance les questions qui dérangent et dont la seule évocation pourrait provoquer d’inutiles fâcheries. S’arrêter sur les rives du mutisme. Les vieux clans ? Les nouveaux venus ? Lucien se tient sur la réserve tant à l’égard des uns qu’à celui des autres.

Les nouveaux venus occupent le devant de la scène. La scène médiatiquement correcte. Clichés quadricomiques. Deux clichés. Dont le second me renvoie à mes attaches, puisque le personnage qui se prétend central n’est autre que Jean-Mi, lequel fit allégeance au Roi François au plein cœur de l’hiver dernier. Lequel Freluquet confia au Cassoulet Médiatouillant  le soin d’aménager le territoire national, de rendre à la ruralité et de tenir la bride sur le cou aux collectivités territoriales. Le Comte d’Evry prépare son voyage en Corse. Jean-Mi l’accompagnera. Mais Ségolène ne figure pas sur la liste des membres de l’aréopage conviés à prendre place dans l’aéronef réquisitionné par le Grand Chambellan. Donc le second cliché. La posture martiale du Cassoulet Médiatouillant dont la main droite serre (retient ?) la main droite de Gilles. Sous le regard interrogateur de Jean-Guy, regard rivé sur le visage bouffi de Jean-Mi. « Quel coup de Jarnac mitonne-t-il ? » Ni Gilles ni Jean-Guy ne sont évidemment dupes : le Grand Dépêcheur du Midi appartient à la vieille famille jacobine, experte dans le maniement de l’équerre et du compas (maniement auquel depuis des lustres furent initiés les Chefs des clans d’ici, aussi bien nordistes que sudistes).

Du flouze ! Du flouze ! Les cassettes de Manu étant vides, ne restera-t-il dès lors à Gilles et à Jean-Guy d’autre alternative que de retrousser les poches des corses afin qu’en chutassent les zeuros nécessaires à la réalisation de l’équilibre budgétaire de la future CTC. Laquelle CTC est d’ores et déjà de solder les dettes laissées par Popaul, fidèle ami de Jean-Mi. Une ardoise. Conséquente. Que Manu ne soldera pas. Que Manu ne soldera surtout pas ! Que Gilles et Jean-Guy se débrouillent avec les séquelles des frasques perpétrées par Popaul. Lequel Popaul qui gouverna la colonie ne regardait paraît-il pas à la dépense. En bon républicain. En Maître averti. Dans l’excellence. Toujours dans l’excellence.