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Samedi 11 juin

 

J’ouvre les volets.  Sous le regard de Popaul. Le double regard. Regards jumeaux du Grand Vaincu. Deux affiches apposées sur le mur qui jouxte la mairie. Défraichies. Eteintes déjà. La mort lente. Très certainement irrévocable. Même si les disciples de celui qui fut le Tout Puissant croient encore en une résurrection. Même si là-haut dans les montagnes, là où ils ont trouvé refuge, ils ajoutent quelques phrases aux évangiles, mots gravés dans le granit de leurs convictions édulcorées.

Le Village.

Atteint hier à l’heure du crépuscule au terme d’un voyage dont quelques péripéties m’ont démontré que la notion de Bien Public n’est déjà plus qu’un lointain souvenir.

J’avais, en premier lieu, décidé d’expérimenter les macronneries. Soit donc effectuer en bus le trajet Montpellier/Marseille. Et pour ce faire, au terme de longues recherches sur Internet, j’avais opté pour les services d’un transbordeur teuton, bavarois de surcroit. Ca rassure, le teuton. Du solide. Du sérieux. De l’organisé. Du donné en exemple par tout ce qui de ce côté-ci du Rhin ne fait même plus l’effort de penser. Sauf que corrompu par le laisser-aller franchouillard, par ce je m’enfoutisme qui n’appartient qu’aux gens de ce pays, le savoir-faire teuton tombé déjà en désuétude. Un départ effectif, mentionné sur le document de réservation et annoncé pour 12h10 mais qui n’intervint qu’à 12h35. Une arrivée en la cité des phocéens annoncée pour 14h15 mais qui n’intervint qu’à 14h50. Un itinéraire qui emprunta les voies péagières plutôt que celles, gratuites et publiques, qui auraient permis, via les Martigues, un accès direct à la gare de transit (le bus continuant son périple jusqu’à Toulon et Hyères). Les passagers débarqués à l’intérieur d’un chantier urbain, sur une sente si étroite et si peu entretenue qu’il est quasiment impossible de l’emprunter lorsque le voyageur devenu piéton s’y engage muni de son bagage à roulettes et de quelques autres accessoires. Ni métro ni taxis. Un tram dans le lointain. Deux avenues à traverser. Tous les périls afférents. D’autant plus redoutables que P’tit Bout m’accompagnait et que P’tit Bout est une rêveuse qui contemple le ciel et parle aux goélands. Je n’ai donc pas cessé de maudire les macronneries dont le Fat Intrigant affirme qu’elles se substitueront à ces trains malcommodes dont les français ne veulent évidemment plus. A-t-il jamais emprunté un des engins motorisés affrétés par la teutonne société Flexibus ? Des engins rescapés, du moins je le suppose, de la retraite de Russie, au lendemain de la défaite de Stalingrad. Réaménagés à peu de frais, rafistolés, repeints tout de même, poussifs, besogneux, cacochymes. Mais toujours capables d’avaler des kilomètres et de vous déposer son troupeau de voyageurs là où un éleveur de porcs bretons refuserait que soit abandonné son bétail.

Au terme de cette errance d’un chantier faisant usage de gare routière jusqu’à une station de tram, s’en suivit du côté de la Joliette l’improbable découverte d’un taxi et de son chauffeur. Lequel chauffeur daigna pour une bonne cinquantaine d’euros accueillir et transporter des gens pressés de gagner la Corse. Une rapide translation, assortie de bavardages insipides, via les hauteurs de l’Estaque, jusqu’à l’aéroport. Marignane. Aéroport à l’intérieur duquel furent enregistrés les bagages et contrôlées les identités, dont celle de P’tit Bout, enfantelet de cinq ans, rêveuse, c’est vrai, mais susceptible tout de même de constituer une menace terroriste. Puis l’attente du vol Marignane/Bastia (Poretta). Une longue attente. L’aéronef s’était paraît-il posé sur le tarmac avec un certain retard. Un retard certain. Impossible à combler. Même si, comme je n’avais osé le suggérer à l’hôtesse (de l’air) en chef, il eut suffi de confier à chacun des passagers la pelle et la balayette nécessaires à la réalisation d’un nettoyage succinct. Point d’autre alternative : attendre que le petit personnel réquisitionné par Air Corsica ait accompli son ouvrage. ONET. ONET qui fait tout ce que n’accomplit le personnel d’Air Corsica. Rendre fréquentable la carlingue. Accompagner les personnes handicapées. Pousser des fauteuils vides. Un sous-traitant. ONET. Sans le H, ni l’accent circonflexe, ni le second N ni le dernier E.

L’aéronef décolla de Marignane. L’hôte de l’air m’offrit mon premier verre d’Orezza. Le vol fut un vol. L’engin atterrit très normalement à Bastia (Poretta) sans rien avoir rogné sur sa trentaine de minutes de retard. Bastia où la commandante de bord avait annoncé « du beau temps et une température de 26° ». A ma sortie de la carlingue de l’Airbus, je constatai que la commandante de bord n’avait pas menti.

Durant le vol qui ne dure guère plus de quarante minutes, la rapide feuilletaison de Morse Taquin ne me révéla rien de plus sur les actualités entremêlées que m’avaient concédé le matin même les éditions successives de la radio de l’information itérative. Sauf, et bien évidemment, les informations qui concernent la vie insulaire. Fort pauvres, au demeurant, en faits dignes de figurer dans cette chronique.

S’effectua ensuite la traversée de loin la plus agréable, de Bastia jusqu’au Village. Le Village et la taverne d’Eugène. Une petite tablée. P’tit Bout, ma Mie, Patrick, Régine et Jean-François. Un dîner frugal. Point d’excès, même si je m’étais autorisé au préalable mon premier Casanis de l’année. Une courte nuit de sommeil, P’tit Bout s’étant extraite du rien aux alentours de sept heures.

Rhinossoti, mon vieil ami le milan royal, rôdait déjà au-dessus du clocher de l’église, tchitchitant sans relâche comme pour me convier à reprendre nos conversations. Informé par qui de mon arrivée ? Un tantinet déplumé ce malheureux Rhinossoti. « L’âge », me confia-t-il. Eh oui, l’âge. Qui ne lui interdit toutefois pas de se laisser porter pendant des heures par les courants aériens qui s’entrecroisent entre mer et montagne. Quelque peu hâbleur. J’attends encore le garenne qu’il m’avait promis l’an dernier mais qui continue à cavaler parmi les pâturages qui bordent le Reginu.

Corvée matutinale. Isula Rossa. Les emplettes. La terrasse du Café des Platanes. Puis le cabanon de Jean-Claude et d’Antoine (le fils de JC) pour l’acquisition des fruits et légumes mais aussi des fromages dont je me repais. Et le retour au Village, sans même faire étape à Belgudé.

Huguette. Antoine. Infiniment heureux de retrouver Antoine debout. Lui qui l’automne dernier avait joué au funambule. Au péril de sa vie. « L’âge ! » Foutre dieu ! L’âge !

P’tit Bout s’accapare déjà tout l’espace.

J’overdose à l’Orezza sans trop me préoccuper du morceau d’incisive qui se désolidarisa de la dent mère lors de mon petit-déjeuner.