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La vie en Kodak.

La visite de l’exposition me laisse un sentiment mitigé.

D’un côté, ce que je me hasarde à définir comme relevant de « l’hyper perfection ».

Jamais jusqu’alors je ne m’étais confronté à des travaux photographiques aussi aboutis.

Les cadrages.

Les couleurs.

La précision des lignes.

La finesse du grain.

Du presque trop beau.

De l’autre côté, des interrogations.

L’Amérique des années 50 à 70 de l’autre siècle ressemblait-elle à tous ces reflets exposés au Pavillon Populaire ?

De toute évidence, non.

Le spectacle des familles heureuses, soudées, vivant dans un confort palpable, dans des cadres idylliques, présente un caractère rassurant.

S’agissait-il de tenter de convaincre celles et ceux qui regardaient en ces années-là ces photos-là que le bonheur était à portée de main ?

Peut-être.

S’agissait-il pour la firme Kodak de mettre en valeur un remarquable savoir-faire technique?

Sans aucun doute.

Mais je ne suis jamais parvenu à me délivrer tout au long de mon parcours parmi les cimaises de l’idée que de telles photos eurent d’abord pour fonction de « nourrir » les campagnes idéologiques destinées à convaincre à l’intérieur-même des USA mais peut-être aussi à l’extérieur de la « réussite » du système américain.

Quelque chose de stalinien, en quelque sorte, quelque chose qui dépassait alors la réalité, quelque chose qui relevait de la propagande.

Le visiteur d’aujourd’hui sait peut-être que l’Amérique de ces années-là était en proie à de violentes convulsions internes, que les Noirs n’y disposaient que de peu de droits, que des pans entiers de la société vivaient encore dans des conditions d’une extrême précarité.

(J’ai noté que les Afro-américains n’occupaient qu’une place minimaliste dans cette exposition, sur deux ou trois clichés, guère plus.)

Le visiteur d’aujourd’hui sait peut-être que l’Amérique d’alors avait obligation d’offrir d’elle-même les plus flatteurs des reflets, dans une période où la Guerre Froide exerçait ses ravages et où le pays de l’Oncle Sam s’évertuait par tous les moyens, y compris les plus violents, à contenir l’expansionnisme soviétique (dont la guerre du Viêt-Nam fut l’épisode le plus sanglant) tout en camouflant les visées de son propre expansionnisme.

 

Dans ce court propos, je ne formule qu’une mise en garde destinée au visiteur de demain : qu’il ne soit pas à son tour victime du mirage, qu’il comprenne que les reflets donnés à voir s’inscrivaient (et s’inscrivent aujourd’hui encore ?) dans un processus plus global dont certaine idéologie n’est évidemment pas absente.