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« C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien… »

Aragon.

Les mots du Poète en ces temps des incertitudes.

Si peu de temps après le carnage, au lendemain de la tourmente, lorsque la France qui pense si bien et de manière si raisonnable s’entête à ne pas poser les vraies questions.

Dont celle-ci qui m’obsède : pourquoi et comment ce pays qui se pare de toutes les vertus a-t-il pu générer de telles monstruosités ?

J’entends les pertinentes analyses élaborées par de doctes personnages qui s’en réfèrent aux tables de la loi républicaine.

Mais encore ?

Mais encore…

Ah, s’il suffisait de ravauder ceci ou cela, de placer quelques cautères sur une jambe de bois…

Si par je ne sais quelle opération des elfes ou des anges s’estompaient tout-à-coup les brumes tenaces qui obscurcissent notre commun cheminement depuis tant et tant d’années…

Tenez, si tous ces braves gens qui furent Charlie durant les journées d’une émotion qui s’est déjà édulcorée, si tous ces braves gens s’étaient identifiés et continuaient aujourd’hui encore à s’identifier aux engagements qui furent ceux de Cabu et de ses copains, anars, pacifistes, antimilitaristes, libertaires, communistes, voire même socialistes, aurais-je encore de bonnes raisons de m’interroger ?

Quelque chose de pire que l’oubli s’insinue lentement dans les consciences.

Dans quelques jours, dans quelques semaines au mieux, le carnage sera relégué au plus profond du tombeau où s’entassent les plus exécrables de nos communs souvenirs, enfoui déjà sous d’autres souvenirs, ceux des autres « évènements » qui ne manqueront pas de survenir, qui surviennent déjà, d’autres abominations égarées parmi la multitude des choses futiles mais qui constituent la base alimentaire dont se sustente la Médiatouillerie.

Les Médicastres n’observent, n’auscultent que la partie visible du corps social.

Ils ne formulent donc que des diagnostics superficiels.

Ils ne suggèrent donc que des traitements superficiels, peu soucieux qu’ils sont de débusquer le cancer et la lèpre, la peste et le choléra.

Or, si le carnage put se produire, c’est bien parce que le corps social est gravement malade.

Et que les causes de ses maux sont avant tout endogènes.

Cette France parée de toutes les vertus par ceux qui ne la dirigent pas mais s’essaient tout bêtement à la canaliser, cette France-là s’est vue privée de ses repères.

Elle s’est rassemblée sous le coup de cette émotion qui déjà s’estompe.

Déjà, elle se désassemble.

Il lui manque en effet les perspectives, celles d’un devenir commun, celles qu’entremêlent les trois mots d’un autrefois forclos : LIBERTE EGALITE FRATERNITE.

Dans leur très grande majorité, les Médicastres, vous l’avez peut-être noté, n’ont point cessé d’observer la Grand Corps Malade par le petit bout de la lorgnette.

D’où leur vision éparpillée, privée de cohérence.

« Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous gratouille ? »

L’essentiel n’étant-il pas d’ignorer le caractère global du mal, ou de faire en sorte que le Patient ignore cette globalité.

S’il ignore la globalité, il devient en effet quelqu’un d’inoffensif, de soumis, résigné à subir les effets délétères des pharmacopées élaborées par les marchands du temple.

Il n’est pas en mesure, par exemple, de comprendre que cette « guerre » dont notre Roitelet et les Médiatouilleurs nous rabâchèrent les oreilles est une constante qui imprègne nos vies.

Cette « guerre » que d’autres mèneraient contre un Peuple, contre une Nation exemplaires, moralement exemplaires.

Alors que Maurice Fanon clamait dans « La petite juive », la plus virulente de ses chansons :

« Nous n'avons que trente ans sainte horreur de la guerre
Et pourtant nous n'avons pas cessé de la faire
On nous a fait marner de Djébel en rizières
De Karib en Sylla, de cuvettes en civières
Comme si nous n'avions pas autre chose à faire
Qu'à montrer nos fesses aux quatre coins de la terre »

Rien n’a vraiment changé depuis cinquante ans.

La France qui ne nous appartient pas, la France militariste, cette France dont la médiocre prospérité repose en bonne partie sur la vente d’armements sophistiqués à des Tyrans Moyen-Orientaux dont il serait indécent d’afficher qu’ils sont les bailleurs de fonds de ce que notre propagande officielle appelle « les groupes terroristes », cette France-là n’exhibe rien d’autre de sa prétendue grandeur que ce qui permet le massacre et la destruction.

Je me traduis : ce pays où le hasard me fit naître n’a jamais cessé de se  nourrir des guerres, qu’elles fussent directes ou indirectes.

Dans les temps d’aujourd’hui, les Maîtres du Grand Désordre Capitaliste et leurs subordonnés les camouflent derrière de tonitruantes déclarations sur le caractère « moral » des interventions des soldatesques.

Mais sur le fond, n’a rien changé.

Le maniement des instruments de mort s’inscrit de manière permanente dans notre quotidien.

Avec cependant une réserve : ce maniement est l’apanage, de manière quasi exclusive, des Mâles.

Virils, autant que faire se peut.

Des Mâles dont l’existence ne trouve de justification que dans l’acte de tuer.

Comme si l’Homme, ce Mâle-là, n’exerçait de prérogative majeure que dans cet acte-là.

De Bigeard aux trois tueurs fous agissant au nom de leur Idole, il existe plus de parentés que de différences.

Du moins à mes yeux de vieil homme dont le plus grand tort aura peut-être été de traverser près de trois-quarts du siècle de l’Histoire qui s’écrit.

 

Pace è Salute !