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Effrayants.

Atterrants.

Les mots éparpillés ce matin par des inconnus ou des quasis inconnus.

Tant ceux proférés ce matin dans le tram par trois gamins d’une douzaine d’années que ceux qui alimentaient quelques conversations de comptoir ou tout bêtement dans la rue.

Car les langues se délient.

Le carnage autorise déjà toutes les dérives.

Insupportables.

Au terme d’une nuit qui fut pour moi sans vrai sommeil.

En cheminant dans les rues de la ville, je repensais aux mots que Missak Manoukian écrivit à Mélinée, son amour, son orpheline.

« Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. »

Je ne meurs pas, du moins pas encore.

Mais j’ai la certitude de ne nourrir en moi quelque haine que ce soit à l’égard de quelque peuple que ce soit.

Ce que j’écris là, en ce lendemain du drame, alors que mes pensées ne cessent de revenir vers ceux et celle qui sont morts, ceux que j’ai frôlés dans ma vie antérieure et ceux que je ne connaissais qu’à travers leurs dessins ou leurs articles.

Mais aussi celles et ceux qui luttent contre la mort dans un hôpital parisien (dont Philippe Lançon, de Libé).

S’en vient le temps des amalgames assortis de simplifications parmi lesquelles émergent ce racisme qui puise ses origines dans l’histoire coloniale d’une France dont les élites (ou supposées telles) se refusent toujours à la considérer pour ce qu’elle fut, la négation des droits humains fondamentaux.

Je ne puis m’inscrire ou trouver une place, ne serait-ce qu’un recoin, dans cette « unité nationale » préconisée, espérée par le Falot Monarque.

Le deuil est en moi, au plus profond de moi.

Je ne puis partager ce deuil avec des gens qui sont à la source des dérives dont je sais qu’elles conduisent inexorablement vers les plus sinistres des aventures politiques.

Je ne puis le partager qu’en la compagnie des femmes et des hommes qui sont à la ressemblance de celle et de ceux qui furent massacrés hier.

Droits debout.

Indignés.

Révoltés.

Ecœurés par tant de lâcheté, par toutes les trahisons, les mensonges, les falsifications.

Je les imagine, les pauvres morts, ricanant en découvrant cette hypocrite sollicitude, cette compassion de pure forme qui font injure à ce que furent leurs virulentes dénonciations de toutes les tares, de tous les maux qui abîment et défigurent la société française.

J’entends cette voix familière de l’autrefois suggérer à Maryse : « Mes cendres, tu les balanceras aux chiottes, comme ça chaque fois que tu t’assoiras sur ma tombe, je verrai ton cul. »

Je ne dispose d’autre recours que le refuge dans l’impertinence pour dissimuler mon immense, mon infinie tristesse, pour contenir mes larmes.

Entendez-moi bien, moi qui tant aragonisa, je ne pleure pas sur un passé forclos.

Je pleure l’absence désormais irrémédiable d’êtres de chair et de sang, d’êtres de générosité et de fraternité.

Ils ne marchaient pas, ces êtres-là, au milieu du troupeau.

Ils ne bêlaient pas à la façon de tant de ces journalistes soumis eux, et comme à l’insu de leur plein gré, aux impératifs de la pensée unique.

Ils se tenaient à la marge du troupeau qu’ils observaient de ce regard acerbe dont les reflets me parvenaient, vous parvenaient au travers de leurs dessins (qualifiés à tort, selon moi, de caricatures, puisque c’est bien le monde réel qu’ils me donnaient, qu’ils vous donnaient à voir).

Les pauvres morts d’hier se seraient tenus à la marge de cette « unité nationale » réclamée par ceux qui visent à gommer, à réduire à néant ce qui fait la richesse d’un peuple : ses différences.

Mieux : ils l’auraient raillée.

Leur folle et belle passion pour la liberté ne se serait pas accommodée de toutes les tartuferies qui s’étalent et s’exhibent aujourd’hui sans la moindre pudeur à la une d’une presse d’ordinaire si bien pensante.

Elle qui n’est évidemment pas « Charlie ».

Elle qui s’est résignée à subir la férule des banquiers, des affairistes, des Médéfieux.

Je persiste et je signe : le partage du deuil, je ne puis l’accomplir qu’en la compagnie de femmes et d’hommes étrangers au dépérissement, à l’avilissement du pays dans lequel le hasard me fit naître.

 

Pace è Salute !