h993widget_tt_width_144_height_180_crop_1_bgcolor_000000

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je viens de lire, chère Aurélie, la longue interview que vous avez accordée aux Inroks (interview publiée dans l’édition du 10 décembre). « Chère », car votre parcours ne m’est pas indifférent, Aurélie. Je fus en effet un Lecteur attentif de ce roman que vous publiâtes en 2003, un roman que vous aviez intitulé « Les derniers jours de la classe ouvrière ». Un roman qui fut un bel hommage rendu à votre père, sidérurgiste et communiste, tout autant qu’un chant d’amour destiné à cette classe ouvrière que les classes dominantes s’acharnaient à anéantir pour des raisons qui relevaient certes de « l’économique » mais qui s’apparentaient également à un règlement de compte à l’encontre de tous ces gueux qui avaient eu durant tant d’années l’outrecuidance de lutter pour s’affranchir d’un capitalisme qui, de tout temps, fut mortifère. Je vous avais alors adressé un courrier pour vous exprimer les émotions qui me submergèrent tout au long de ma découverte de cet ouvrage. Et vous aviez eu l’obligeance de m’adresser au dos d’une carte postale (le recto montrant un paysage enneigé, si ma mémoire ne m’abuse pas) vos remerciements.

J’ai donc découvert, dans cette longue interview, ce que furent vos états d’âme au cours des deux années durant lesquelles vous assumâtes vos fonctions ministérielles. Dans un secteur que tant de Ploutocrates considèrent comme un supplément d’âme : la Culture. Une Culture à laquelle ils ne concèdent qu’une sorte de minimum vital avec lequel, si je décrypte bien votre propos, vous fûtes dans l’obligation de vous débrouiller (ce qui fut le lot de la quasi-totalité de vos prédécesseurs). Vous vous justifiez, vous défendez votre bilan : les nominations, l’éducation artistique et culturelle, la valorisation des territoires, les luttes engagées contre les rapaces que sont Amazone ou Google…  Avec si peu de moyens, face à l’hostilité larvée de la clique de Bercy. Reste tout de même que je ne vous ai jamais entendue (mais peut-être suis-je inattentif ?) prononcer les discours qui auraient appelé à la mobilisation des « acteurs de la Culture », cette Culture qui est « un symbole essentiel pour la gauche ». Reste tout de même que je n’ai pas ressenti (mais peut-être suis-je inattentif ?) les effets d’un souffle nouveau, l’expression d’une volonté farouche de faire de la Culture ce que vous proclamez vous-même : «… un moyen d’émancipation individuelle et collective, de liberté, de lutte contre les inégalités sociales ». Donc un rendez-vous manqué. Pour vous. Pour moi. Mais surtout pour toutes celles et tous ceux qui avaient placé leurs espoirs, voilà à peine plus de deux ans, dans le Petit Bonhomme que nous fîmes Roi.

Je ne vous tiens pas grief de ce vous ne semblez d’ailleurs ne pas considérer comme un échec personnel. Vous fûtes trompée comme le furent toutes celles et tous ceux qui n’eurent de cesse, au printemps 2012, d’éjecter le Vibrionnant Bateleur du Trône. Sans trop prendre le temps d’observer à quoi ressemblait celui qui prétendait à sa succession. Moi le premier qui, submergé par mon exaspération, en oubliai que je militais depuis longtemps pour la paupérisation de la fonction de Monarque de la raie publique, ce qui aurait donc dû me conduire à ignorer ce scrutin qui infantilise le Peuple et concourt aux phases successives de régression de la démocratie.

Notez-le, Aurélie : j’admets que vous aussi, vous fûtes trompée. Trompée par une bande d’individus que n’étouffèrent jamais les scrupules. Ce qui se produit depuis de deux ans ne résulte en effet pas de je ne sais de quelle prise de conscience tardive qui aurait conduit le Monarque dont fûtes la Redevable à se rallier aux politiques conformes aux exigences des Médéfieux, des Affairistes et de leurs Affidés. Sur cette question-là, Frédéric Bonnaud (l’un de vos interviewers, et journaliste pour lequel j’ai une grande estime) ou Edwy Plenel ont tort : le Roi François n’a jamais renié ce qui fut le fond de sa pensée, de sa vision politique. Cette Petite Chose somme toute insignifiante n’est qu’un avatar de l’appareil d’état, une sorte de robot formaté pour se conformer à la pensée dominante, pour appliquer des politiques qui ne portassent jamais atteinte aux intérêts de ceux qui en coulisse régentent la société hors de tout contrôle démocratique. Ce que je tente de vous expliquer, c’est que depuis son émergence au sein de la société politique, celui qui est aujourd’hui le Roi François fut de tout temps un homme de droite. J’en veux pour preuve l’opuscule qu’il commit dès le milieu des années 80 de l’autre siècle, lui, François, avec la complicité de Jean-Pierre et Jean-Yves. Un opuscule intitulé « La gauche bouge », profession de foi libérale dont je m’étonne qu’elle soit à ce point méconnue. Donc, et durant près de trente ans, cet homme-là se camoufla et nous laissa croire qu’il était socialiste. Alors qu’il n’était que le Pion installé par l’appareil d’état à l’intérieur du parti socialiste pour dévoyer une formation que Tonton et quelques-uns de ces prédécesseurs avaient déjà vidée d’une belle partie de sa substance. Vous fûtes, je fus le dupe d’une manœuvre éhontée. Nous prîmes pour argent comptant la déclaration d’une guerre contre la Finance, sans chercher à découvrir ce qui se dissimulait derrière un propos volontariste. En tant que Ministre, vous avez eu à payer le prix de notre commun aveuglement.

Je ne vous le reproche pas, Aurélie. Vous avez, tout comme moi, tout comme tant d’autres, eut la naïveté d’accorder du crédit à des phrases ronflantes mais vides de sens, des phrases destinée à rassurer un électorat de gauche qui ne manifestait que peu d’enthousiasme à l’égard du candidat qu’il s’était donné. Je fus, tout comme votre père, un militant bolchevique, militant de conviction en mes vertes années puis militant de « raison » après le séisme de mai 1968 (et jusqu’à mon constat que l’aventure de la Rénovation ne pouvait conduire qu’à une impasse). Je suis donc bien placé pour comprendre que l’engagement politique n’emprunte pas des chemins rectilignes, qu’il se nourrit d’incertitudes, qu’il génère parfois d’insupportables souffrances (dont on ne se délivre à titre personnel qu’à travers ce que d’autres, ceux qui restent attachés à la famille politique, appellent le reniement ou la trahison). Ce que je peine à comprendre chez vous, c’est la confiance que vous dites avoir accordée à Celui dont le Roi François fit son Second Grand Chambellan, Manuel Valls. Non, Manu ne pouvait pas se retrouver « là où on ne l’attendait pas ». Non, et de toute évidence, sa nomination n’avait aucune chance de déboucher « sur un tournant plus à gauche de la politique gouvernementale ». Ce type, qui est cynique absolu vous a dupée, vous a bernée. Tout autant que le Monarque, il incarne l’infiltration du parti socialiste par les féaux des Médéfieux, des Affairistes et de leurs Affidés. Un parti socialiste sous tutelle, dominé à tous les niveaux par des sbires, des reitres, des spadassins. Un parti de carriéristes et de valets soumis au bon vouloir de leurs Maîtres. Si éloigné, si étranger à cette classe ouvrière qui fit l’orgueil de votre père, si éloigné, si étranger à ceux qui souffrent, aux pauvres, aux démunis, aux damnés de la terre. Il n’y a pas que l’appareil d’état, Aurélie, qui ait à subir « le poids de la technostructure, de la noblesse d’Etat, des grands corps. » C’est tout l’espace politique qu’envahissent les Grands Commis de l’Etat. Puisque c’est une condition vitale au maintien du règne sans partage de la machinerie étatique.

La gauche, pour reprendre votre image, est d’ores-et-déjà brisée. Par notre faute, la vôtre, la mienne, celle de tant de ces gens qui croient encore à la nécessité de l’action politique. Terrible, affligeant constant. D’autant plus terrible, d’autant plus affligeant que nous avons perdu la guerre idéologique que les Médéfieux, les Affairistes et leurs Affidés ont conduite depuis trente ans sans que nous ne trouvions jamais les moyens de leur opposer ne serait-ce qu’une résistance cohérente. Nous fûmes minés de l’intérieur, attaqués dans notre propre camp par des individus qui se prétendaient à notre ressemblance. Sans doute sommes-nous déjà dans l’obligation de nous préparer à de terribles, de redoutables épreuves. Lesquelles supposeront que nous nous déterminions à mener des combats politiques d’une nature étrangère aux cadres qui nous furent coutumiers. Mais en mémoire de nos pères, le vôtre, le mien, avec tout ce qu’ils nous léguèrent, tout ce qui contient encore les germes d’un autre devenir. Pour que nos enfants et nos petits-enfants n’aient pas trop à souffrir de nos insuffisances, de nos manquements, de nos trahisons. En tentant d’esquisser, autant que faire se peut, les contours d’un nouveau socialisme, humaniste, fraternel, libertaire, pacifiste, égalitaire. Soit donc beaucoup de travail.

 

Bien à vous, chère Aurélie.

 

Pace è Salute !