Jeudi 26 juin

 

L’information « fait » bien évidemment la une de Morse-Taquin : « Le FNLC dépose les armes ». Je n’y suis pour rien ! Mais je ne puis me montrer indifférent à une décision qui me paraît s’inspirer de celles qui marquèrent en Irlande et au Pays Basque l’amorce d’un processus mettant un terme aux attentats et aux homicides, mais ouvrant également la voie aux négociations. Je ne crois plus depuis longtemps à la vertu de l’action armée pour imposer des solutions qui soient en conformité avec les attentes de celles et ceux qui rêvent d’indépendance ou d’autonomie. Même si, à l’égard de la Corse, je persiste à penser que le fait colonial reste à bien des égards une réalité. Puisque l’Etat n’a jamais fourni à l’Île les moyens d’un développement qui ne la plaçât pas dans une situation de totale dépendance à la seule « industrie » touristique dont le côté factuel et aléatoire ne peut qu’amplifier dans un même mouvement une spéculation éhontée et l’aggravation des inégalités.

La fin du recours à la violence ouvre indéniablement une nouvelle phase de l’action idéologique (plus que politique). L’Etat français a conduit, lui, et depuis fort longtemps, une guerre elle aussi idéologique destinée à assurer son emprise et sa domination sur la société corse. Il s’est, en particulier, évertué à effacer l’essentiel des symboles identitaires auxquels se référaient les habitants de ce territoire. Sur l’Île mais aussi sur le continent. L’Etat s’est lancé de cette guerre en recourant à tous les moyens qu’offre la communication, en s’adjoignant la grande majorité des personnels politiques, afin qu’aucun de ses rouages ne puisse être paralysé par une contestation de la toute puissance du Grand Désordre Capitaliste dont ils à la fois le garant et le soutien. Or, me semble-t-il, la Corse ne peut s’extraire du sous-développement économique qu’en se confrontant aux tenants de ce Grand Désordre. Le combat sur les seules questions institutionnelles ne produira à terme qu’un système de co/gestion destiné à être récupéré par une classe politique préparée à s’accaparer d’éventuelles nouvelles donnes et donc à se maintenir à l’écart du traitement des questions fondamentales. Contrairement à ce qu’affirme Jean-Guy Talamoni, je ne crois pas que « l’instauration d’un nouveau statut » apportera à la Corse la liberté nécessaire à la mise en œuvre d’une politique émancipatrice. Car si l’Etat peut concéder aux insulaires le droit à quelques prérogatives, il ne le fera qu’après avoir obtenu les garanties nécessaires à la pérennité des structures de type colonial qui lui permettront de préserver son contrôle sur les éventuelles évolutions. Il s’assurera donc au préalable qu’une majorité de la classe politique corse, fut-elle alors partiellement renouvelée, ne modifiera aucune des règles en vigueur dans le jeu destructeur qui prévaut au sein d’une économie totalement dépendante de « l’industrie » touristique dont il serait judicieux de ne jamais perdre de vue qu’elle est sous la dépendance de Médéfieux dont les plus conséquents sont étrangers à la Corse.

Reste tout de même que la « démilitarisation » met peut-être un terme à près de quarante années de violence. Il y eut trop, beaucoup trop de morts sur cette Île, beaucoup trop de vies sacrifiées au nom d’une cause qui, au fil du temps, se morcela en tant de fractions rivales et dont les revendications devinrent inaudibles et donc incompréhensibles pour le témoin que je fus et que je reste. Cette « démilitarisation » constitue en outre une victoire pour ces hommes et ces femmes corses qui militent depuis tant d’années du côté de la non-violence. Cette journée-ci qui prélude peut-être à l’apaisement leur appartient plus qu’elle n’appartient à ceux qui ont décidé de déposer les armes et d’explorer les voies du dialogue.

Popaul G se dit favorable à la liquidation judiciaire de la SNCM. Ce que je suis susceptible d’entendre puisque la Société Nationale a désormais atteint à un niveau d’endettement dont il peut paraître évident qu’il est irréversible. Mais avant même de solder les comptes, ne serait-il pas judicieux et moral de réclamer des comptes à l’actionnaire principal, TRANSDEV ? Qu’ont fait les margoulins qui œuvrent d’abord et avant tout au service du tentaculaire groupe Veolia des biens immobiliers et matériels qui furent ceux de la SNCM ? L’Etat, s’il était l’Etat républicain, exigerait un bilan détaillé des affaires conduites semble-t-il dans une totale opacité par des sous-Médéfieux qui ne disposaient pourtant que d’une faible majorité dans les instances dirigeantes de la Société Nationale. Pour l’heure, l’Etat tergiverse. Frédo, le ministre des transports, a demandé aux ectoplasmes de la Caisse des Dépôts et Consignations de lui établir un rapport sur les problèmes en suspend, rapport dont il a exigé qu’il lui soit remis en avril 2015. Un sacré lascar, le Frédo ! En avril 2015, la SNCM sera morte et enterrée depuis plusieurs mois. Des pirates des mers, des Médéfieux sans foi ni loi auront déjà récupéré sur la dépouille tout ce qui pourra leur permettre d’engranger des profits supplémentaires. Ainsi va le Grand Désordre Capitaliste, n’est-ce pas, mon cher Jean-Guy ?

Morse-Taquin, je lui en suis gré, me met sur la piste d’un bouquin dont je ferai peut-être l’acquisition : « Marine Le Pen, notre faute ». Ce bouquin-là a été commis par un jeune cadre socialiste, issu du sérail, Mehdi Ouraoui. Je salue d’emblée le mea-culpa. Tant il est vrai que nous devons aux solfériniens notre commun enlisement dans d’infectes marinasseries, lesquelles se sont désormais insinuées dans la quasi-totalité du pays si fier encore de croire en cette baliverne qui consiste à prétendre qu’il est le pays des droits de l’homme. Je salue également le propos qui me paraît révéler une vraie lucidité et qui se tient dans les quelques phrases où il met en accusation le Grand Chambellan qu’il qualifie de «premier fossoyeur de la gauche ». (Dénonce-t-il dans son livre les phrases ignobles proférées à l’encontre des Roms par celui qui n’était alors que Grand Chef des Argousins ?)

 

 

 

 

 

Vendredi 27 juin

 

Isula Rossa. Bar des Platanes. Il a l’outrecuidance de s’installer à la table voisine de la mienne, là où je feuillette Morse-Taquin et la Joffrinette. Nanard Laporte. Sous-Chambellan chargé des sports du temps où Nicolas le Tempétueux régnait sur le royaume de France. Désormais entraîneur d’une équipe de rugby, exclusive propriété d’un Parvenu Toulonnais. Puisque tout est affaire de fric et que le dit Nanard le fric ne lui répugne pas, lui dont je me souviens qu’il fut compromis dans de sulfureuses magouilles casinoteuses dont j’ignore ce que la justice de la raie publique en fit. Vulgaire, l’ancien Sous-Chambellan, de récentes saillies l’ont encore prouvé. Mais toléré tout de même dans la bonne société depuis qu’il exerçât de pourtant bien modestes fonctions ministérielles. Embrassé ici, devant moi, par de vieilles choses racornies, rancies, anachroniques. Redressant sa longue carcasse qu’il avait préalablement avachie dans un fauteuil, puis posant une main paternaliste sur l’épaule d’un gamin qu’une maman plutôt gironde poussa vers lui avant de les immortaliser, le gosse et l’outrancier malfaisant, sur un cliché qui, à l’heure où j’écris ces lignes, est déjà diffusé à toute une parentèle qui bée d’admiration.

Le Monte de Oru, ruine flottante destinée par la SNCM à effectuer les liaisons Marseille/Isula Rossa, bloque toujours l’accès au seul quai du port de la cité où j’effectue mes dernières emplettes. La petite bourgeoisie commerçante s’indigne, s’exaspère. « Quoi donc, éructent-ils à l’unisson, ces gueux de matelots grévistes nous privent de tous nos gentils passagers si aisément rançonnables ! Quoi donc, ces manants interdisent aux camions ventrus de nous livrer les mille babioles destinées à tous ces touristes venus de lointaines contrées dilapider chez nous tous les beaux euros que nous amassons dans les coffres que nous confient les Banquouilleurs ! » Femu a Corsica surajoute à ce tintamarre  un communiqué très officiel, quelques lignes bien senties qui réclament de la manière la plus explicite qui soit la fin de la grève. Nul ne se soucie, nul n’évoque le sort pourtant peu enviable qui sera réservé, dans quelques semaines ou dans quelques mois, à quelques centaines de familles de gueux. Des gueux qui ne disposent pourtant d’autre recours pour exprimer leur vertigineuse angoisse que de la grève, ce droit inaliénable puisque gravé dans le marbre de notre commune constitution. J’ai entendu proférer ici, sur ce coin de terre, les propos les plus atterrants, les plus vils, les plus abjectes sur ces pauvres gueux que quelques canailles ont décidé de priver d’avenir. Il est si facile, si commun, si banal de s’en prendre aux victimes, de les accuser de mille maux, de leur reprocher leurs précédents mouvements de grève qui auraient, par exemple, empêché l’expédition sur le continent des quelques bottes de cresson (dont se contrefoutent les épiciers continentaux !). Il est si trivial, si mesquin de mettre en accusation les humbles, les exploités, les damnés de la terre. Puisqu’ils sont privés des moyens d’assurer leur défense. Quelques procureurs hargneux mettent au pilori, en trois coups de cuillère à pot, ceux qui ne réclament rien d’autre que la pérennisation du service public et donc la possibilité d’exercer leur profession au service des usagers. Je n’ai pas entendu le moindre embryon de phrase, ne serait-ce que sur un mode interrogatif, sur le rôle joué par TRANDEV dans la catastrophe économique qui se profile, sur la rapacité des charognards que Nicolas le Teigneux introduisit au cœur de la Société Nationale en invoquant le scrupuleux respect des seules lois qui vaillent à ses yeux, les « lois du marché ». En Corse comme sur le continent, l’opinion publique chloroformée trouve plus commode de tourner ses colères vers les plus démunis. Caresse-t-elle, ce faisant, le rêve illusoire que les Médéfieux l’autoriseront dans un avenir indéterminable à ronger quelques osselets du Veau d’Or ? Ce lâche conformisme, cette soumission qui anticipe sur les exigences des Puissants me révulsent.

Les dernières heures de ce séjour. Si vite s’en vient l’instant de l’au-revoir (dont je m’interdis d’imaginer qu’il pourrait être celui de l’adieu). Les amis de déjà si longtemps. Jean-François. Antoine et Huguette. Pierre-Marie et Marie-Jo. Lucien, l’enfant des photos d’autrefois, ce grand jeune homme d’aujourd’hui si impressionnant. Eugène. Christian. Pierrot. Les nouveaux « rencontrés ». Jules. Patrick et Régine. Eric, dont la souffrance et la ténacité m’émeuvent. La petite Gabrielle. Marie-Ange, sa maman. Et tous les autres dont les prénoms m’échappent dans l’instant de l’écriture. Le Village. Celles et ceux qui y résident et qui en sont l’âme en leur diversité, qui en constituent l’unique et vraie richesse. Qui ignorent peut-être qu’ils vivent sur un territoire où l’humain dispose de ce potentiel si rare  aujourd’hui, le terreau au sein duquel il reste possible de s’inventer un avenir.

 

 

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Samedi 25 juin

 

La place du Village. Le parler de la Belle Province. Les superbes voix des Polyphonies écoutées depuis ma chambre. Les instants d’un au-revoir à la fois somptueux et émouvant. Je suis toujours bouleversé par ces chants corses, par la qualité de l’interprétation (de l’improvisation). Des voix qui résonnaient sous les voûtes sans qu’il m’ai été nécessaire de me rendre à l’église, la porte principale en étant restée ouverte. Une église à laquelle je ne trouve d’intérêt qu’en dehors des rares moments de religiosité. Un amoncellement de représentations iconographiques, dans un bâtiment dont la sobriété architecturale ne manque ni d’élégance ni de beauté et dont le clocher, réhabilité l’an dernier, permet d’identifier le Village de loin. Les téléastes québecquois filmèrent et enregistrèrent le court concert. Leur reportage sera diffusé à une date que j’ignore du côté de Montréal et de Trois Rivières. Un peu de lointaine notoriété pour la plus petite des communautés villageoises de Balagne !

Je n’épilogue ni sur mon départ différé (jeudi) ni sur mon départ confirmé (dimanche). Bien que, et malgré moi, je fus dans l’obligation d’effectuer une réservation auprès des négriers de Corsica Ferries. Une translation entre Isula Rossa et Toulon, selon le document qui me fut remis. Une translation qui s’effectuera peut-être depuis Calvi, puisque l’accès de l’unique quai du port d’Isula Rossa est toujours interdit par le Monte de Oru, arrimé de telle façon qu’aucun autre navire ne peut accoster. Quitte à susciter de l’incrédulité ou de l’incompréhension chez quelques-uns de mes amis corses, je réaffirme ma solidarité à l’égard des marins de la SNCM. Ce ne sont en effet pas ces salariés qui mirent le feu aux poudres, mais bel et bien ceux qui détiennent le pouvoir au sein de la Société Nationale. Les ignobles affairistes de TRANSDEV (Veolia) qui se sont gavés sur le dos de ce qui ne leur appartenait pas et qui, après l’avoir vidée de sa substance, se préparent à la déclarer en cessation de paiement, offrant ainsi à des juges consulaires l’opportunité de décréter sa mise à mort. Les silences honteux du Chambellan ayant en charge le ministère des transports met en évidence la complicité des autorités de l’Etat avec les Médéfieux, ceux d’une société dont le PDG, un certain Fourtou, sut avec maestria y faire fructifier son magot personnel à un niveau qui dépasse l’entendement (Source « Canard Enchaîné »). La caisse des dépôts et consignations, autre actionnaire de la dite Société Nationale, se contenta d’accompagner le sieur Cuvelier dans son ignoble trahison, dans son refus d’honorer les engagements de cet Etat qui n’a désormais d’autre fonction que de protéger les nantis.

Je ne nie pas que la grève porte préjudice à un territoire dont l’économie repose pour une part exorbitante sur le tourisme. Tant il est vrai que s’ouvre la si courte « saison » et qu’elle déterminera les conditions d’existence de dizaines de milliers de « petites mains » rétribuées selon des modalités qui font bien trop souvent exception à la loi. Sur cette Île où prévaut la précarité, où la pauvreté est une réalité aisément perceptible, une telle quasi mono-activité économique est une source constante d’incertitudes. Elle permet certes à quelques affairistes d’engranger d’énormes profits, mais elle maintient à la marge une part importante de la population, celle qui est réduite à vivre d’expédients. Oui, la grève des marins de la SNCM dérange. Mais je doute que ses conséquences soient aussi dramatiques que ne le prétendent les plus vindicatifs des acteurs économiques insulaires. Seul le port d’Isula Rossa est bloqué. Ce qui, à l’échelle de la Corse, est sans doute négligeable. Tous les autres ports accueillent les navires des négriers de Corsica Ferries et ceux de la Méridionale. Des camions dont les remorques exhibent le sigle d’un « grand nom » de la distribution circulent sur les routes de Balagne. Le tintamarre médiatouilleux n’aurait-il dès lors d’autre objectif de désigner à une autre vindicte, populaire celle-là, des gueux qui eux, demain, n’auront d’autre recours que de pointer chez Paul Emploi ? Rien de bien nouveau, y compris sous le ciel immaculé de la Corse : diviser pour mieux régner. Opposer des gueux à d’autres gueux, tant il est vrai que l’affligeante aristocratie des énarchiants aura instauré, en à peine plus de trente années, un nouvel « ancien régime » si ressemblant à celui qui prévalut jusqu’à la Révolution. Que les gueux s’entredéchirent ! Qu’ils se gavent des reflets frelatés des Jeux du Cirque ! Le Grand Désordre Capitaliste ne réclame rien d’autre que leur aveuglement et leur soumission.

Demain ; sur le pont d’un rafiot dont les propriétaires n’ont pas à se soumettre aux lois de la République, j’aurai la bile fort amère.